Inktober #9 – Coulrophobie

Selon le thème proposé par l’association Orbesonge.

La coulrophobie est la peur panique des clowns.

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NaNoWriMo

Je me suis inscrite pour la première fois cette année au « National Novel Writing Month », soit le « Mois (inter)National d’Écriture de Roman » et je dois dire que c’est un échec presque total. J’ai écrit quelques trois cents mots le premier soir, puis plus rien. Et là, ce soir, j’ai participé à deux « Word Wars » (WW), ce qui consiste à écrire, en même temps qu’un binôme choisi par l’administratrice française du tchan, le plus de mots possibles en 45 mn, sur un thème donné, en casant un mot ou une phrase, le tout inclus dans l’écrit choisi pour le NaNo. J’avais pas bien compris cette dernière subtilité, ce qui fait que j’ai écrit deux courtes (très courtes) nouvelles développées autour des thèmes imposés. J’ai tout de même réussi à écrire, en tout, 1 119 mots en l’espace d’une heure et demie, ce que je trouve plutôt sympathique. Et puisqu’on ne « peut pas » vraiment partager ses écrits avec les autres Wrimos, je me suis dit que j’allais le faire ici, parce qu’autant que ça soit lu par quelqu’un, hein.

Premier thème : la mythologie chilienne. Mot à caser : Alicanto.

Nanak sentait la sueur couler sur son front et le long de ses tempes, tandis qu’elle abattait la lourde pioche sur la pierre basique. Les sons rythmés et aigus du métal contre la roche lui vrillaient les tympans et vibraient dans ses os et jusque dans son cœur, mais elle avait l’habitude. Depuis l’âge de 5 ans, elle partait tous les matins avec sa mère et son frère, dans les montagnes, pour arracher à la terre ses précieux cadeaux. La lampe à huile accrochée autour de sa tête lui avait depuis longtemps brûlé les cheveux au-dessus du front et la pierre chaude lui marquait durement la peau. Tandis qu’elle frappait la pierre de plus belle, à la lumière de la flamme vacillante, sa mère lui indiqua qu’un peu plus loin se trouvait peut-être une veine.

Elle s’enfonça dans les profondeurs enténébrées de la mine pour la rejoindre, les yeux plissés comme pour mieux percer la nuit perpétuelle. Tâtonnant, elle cherchait les signes dans la pierre, qui indiquaient la présence du métal précieux dont sa famille faisait commerce. Sous ses doigts, chaque aspérité prenait un sens précis, lui indiquait, avec plus ou moins de précision, où chercher. Mais cette roche-ci n’avait pas le profil habituel : elle sentait sous ses doigts de longs traits profonds, comme marqués par les griffes puissantes d’un gigantesque animal.

Son sang se figea et sa respiration se tut alors qu’elle réalisait. Ils étaient entrés dans la tanière de l’oiseau de métal, l’Alicanto des légendes. Elle n’osait plus bouger, de peur d’attirer ou de réveiller l’impossible bête. Était-elle là ? Tapie dans une ombre, prête à les dévorer ? Elle tentait de se souvenir du chemin vers la sortie, à travers le dédale des galeries étayées, mais son esprit brouillé ne put rien faire d’autre que commander à son corps de s’asseoir. Les larmes perlaient aux coins de ses yeux alors qu’elle s’imaginait déjà sa mère engloutie par l’oiseau mythique, bientôt rejointe par elle et son frère.

C’est alors qu’elle entendit. Au loin, les coups répétés et feutrés de la pioche de son frère et, plus près, beaucoup plus près, un murmure, une voix grave et douce, et la voix apaisante de sa mère. Comme hypnotisée, elle s’avança, laissant tomber la pioche, jusqu’à la source des voix et arriva dans une petite caverne naturelle, faiblement éclairée. La lumière provenait, bien sûr, de sa propre lampe, mais aussi de celle de sa mère et, au centre de la pièce, d’un gigantesque animal aux mille reflets de métal. Son regard liquide et doux émettait une lumière étrange, comme d’un autre monde, tandis que son bec d’un métal noir luisait d’un feu pâle. Il tourna la tête vers elle, sa mère lui faisant signe d’approcher, un sourire serein sur le visage.

Nanak avança, intimidée, les yeux irrités par la poussière de roche, les larmes et les reflets métalliques du plumage de l’oiseau. Sa mère le lui présenta : « C’est Alicanto, l’oiseau protecteur des miniers. Sois lui reconnaissant pour sa protection, sa bénédiction. »

La fillette s’inclina respectueusement, toujours bien incapable de prononcer un mot. Sa mère tenait à la main un sachet de la taille de la paume de sa main, et le tendit à Alicanto, qui leva une serre énorme pour s’en saisir. « Merci, femme. Que la santé et la prospérité soient sur ta famille. » L’énorme animal scintilla quelques instants avant de disparaître, laissant la mère et la fille dans une soudaine obscurité.

Bien des années plus tard, tandis que Nanak était devenue mère puis grand-mère et qu’elle avait fait prospérer sa famille, elle continuait à répéter, inlassablement, chaque soir, la tradition apprise ce jour-là avec sa mère. Elle l’avait transmise à ses descendants, afin que toujours, ils répètent le rituel : elle conservait quelques unes des plus belles pépites d’or, la valeur d’une poignée, et les donnait en offrandes à Alicanto, dans la salle où elle l’avait vu pour la première fois, sur une pierre plate servant d’autel. Elle n’avait plus jamais revu le bel oiseau, mais sentait sa présence bienveillante et protectrice dans les grottes.

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Deuxième thème : les trucs qui font peur aux enfants. Phrase à caser : un clown avec un ballon.

Je me baladais sur l’avenue, le cœur ouvert à l’inconnu, lorsqu’une musique de foire attira mon attention. J’avais deux sous en poche, un chewing-gum en bouche, et du temps à perdre. Trainant mes souliers usés sur le macadam, je me dirigeai sans grande conviction vers la source du bruit. Je vis Toto qui parlait à un mime qui, fidèle à la réputation des mimes, ne lui répondit pas, et Dédé un peu plus loin, qui chapardait une pomme d’amour au nez et à la barbe du vendeur, absorbé par les courbes de la mère Jeanne, la maman de Juliette, mon amoureuse. Un marchand de ballon avait posé son stand juste à l’entrée du grand chapiteau et, de l’extérieur, l’on pouvait entendre les rires des gens et la musique rocambolesque.

J’avançai jusqu’à Toto et lui échangeai un de mes chewing-gums contre une de ses billes. Puis nous décidâmes d’aller voir sous le chapiteau. Une piste de sable sentant fort le crottin de cheval trônait au milieu du grand espace clos, et des rangées de gens riaient en ouvrant leur bouche sur des rangées de dents, le tout assis sur des rangées de bancs en bois. Au centre de la piste de sable, un clown malicieux, habillé d’une combinaison blanche à gros pompons de couleur, était aux prises avec un lion d’apparence féroce mais empaillé et donc inoffensif.

J’allai m’asseoir et continuai à mâcher tandis que tout le monde autour de moi riait. Pas très intéressé par le spectacle de cet imbécile en pyjama et plus maquillé que la mère Jeanne, je laissai mon copain Toto et filai derrière les gradins, jusqu’aux coulisses. Je tombai nez-à-nez avec un homme, le regard profondément triste, habillé à peu de choses près comme son compère sur la piste. C’était un clown avec un ballon à la main, qu’il tenait presque comme une corde de pendu, comme à sa vie au bout de ce fil.

Surpris, j’en avais éclaté la superbe bulle de gomme que j’avais soufflé et, la bouche collante, je laissai échapper un petit cri d’étonnement. Alors, sans doute pour me rassurer, il étendit sa bouche fine et sèche en un rictus qui se voulait un sourire, le maquillage rouge vif paraissant obscène vu de si près, et étendit sa main libre pour me saluer. Terrifié par son apparence en contradiction totale avec celle du joyeux drille s’ébattant sur scène, je poussai un cri aigu et éraillé avant de détaler en sens inverse aussi vite que pouvaient me porter mes jambes. Je sortis dans la lumière éclatante de cette après-midi d’été et n’entrai plus jamais dans un cirque avant d’avoir à mon tour des enfants.

Je suis vieux maintenant, j’ai une canne pour porter mes vieilles jambes fatiguées et Toto est parti depuis longtemps rejoindre ses parents au cimetière. Dédé est en pension pour vieux, oublié de toute sa famille, et Juliette est arrière-grand-mère. Je marche vers la place du marché où est venu s’installer pour la centième fois le grand cirque de Jo. J’irai m’installer sur les bancs en bois vermoulu, et je regarderai les trapézistes, les acrobates, les éléphants. Et, comme à l’époque ce grand homme triste qui tentait de cacher sa peur sous son maquillage, j’afficherai mon sourire triste et rêveur, en songeant aux années passées.